GLO-4002 2026

Projet · Session 2026

L'Auberge du Carrefour — le monde

Le Carrefour

L’Univers compte plusieurs dimensions. Six d’entre elles portent un monde habité, et ces six ne se touchent nulle part — sauf en un point.

Ce point s’appelle le Carrefour. C’est un volume d’une centaine de kilomètres de côté où les six dimensions se superposent. On peut y entrer depuis n’importe laquelle des six. C’est le seul endroit connu où c’est possible, et c’est donc aussi le seul endroit où les six peuvent se parler.

Personne ne sait pourquoi il existe. Le Carrefour est trop stable pour être un accident : les six raccords tiennent depuis des millénaires sans dériver d’un centimètre. L’hypothèse admise est que quelqu’un l’a construit, il y a très longtemps. On appelle ces gens les Premiers, faute de mieux. Ils sont partis sans rien laisser d’autre que le Carrefour lui-même.

Certains prétendent qu’ils n’ont jamais cessé d’observer. On les laisse dire. Mais, il y aurait eu des contacts, autrefois, et des transferts technologiques : des procédés et des savoirs. Les archives des six racontent la même histoire à quelques détails près, chacune se réservant le beau rôle. Mais, l’incapacité des espèces à trouver des compromis et le besoin de vouloir dominer les auraient amenées à cesser les transferts technologiques par peur de comment elles pourraient être détournées.

Depuis, plus rien. Le Carrefour tient toujours, et personne ne sait le réparer.

Le Traité du Carrefour

Le Traité fut signé à une époque où les six dimensions croyaient encore qu’il valait mieux s’entendre, ou du moins s’entendaient sur le fait que s’entendre valait mieux. Cette époque est révolue…

Le Traité, lui, tient toujours. Pas par conviction : le réformer exigerait l’unanimité, et l’unanimité est précisément ce qui n’existe plus. Il tient parce que personne n’a trouvé comment s’en passer.

Il compte quatre articles.

Premier — le Carrefour n’appartient à personne. Aucune dimension n’y exerce sa loi, et rien ne s’y bâtit qui ne serve au passage.

Deuxième — le passage est dû à quiconque le demande, et confié à une autorité commune. C’est le Consulat des passages. Il représente les six et n’obéit à aucune.

Troisième — le gîte est dû à qui attend son passage. Les six s’engagent à l’entretenir. C’est l’Auberge du Carrefour.

Quatrième — les institutions du Carrefour sont indépendantes les unes des autres. Elles n’échangent que ce que le Traité prévoit, et rien d’autre.

Les deux bâtiments

Le premier article explique pourquoi il n’y a que deux bâtiments au Carrefour, et pourquoi il n’y en aura jamais un troisième.

L’auberge devait être vaste. Elle ne l’est pas. Les crédits promis à la signature ont cessé d’arriver, et ce qui a été bâti l’a été trop petit. Ceux qui l’entretiennent aujourd’hui, ce sont les descendants des signataires : quelques familles qui tiennent l’endroit à bout de bras parce qu’elles croient encore à ce que leurs ancêtres ont signé. L’aubergiste est de celles-là. Cela ne l’empêche pas de facturer.

Le Consulat, lui, n’a manqué de rien. Il décide qui rentre chez soi et quand.

Le quatrième article

L’auberge et le Consulat sont indépendants. Ils ne s’appellent pas, ne se consultent pas, ne partagent aucune donnée. Le Traité prévoit un seul échange entre eux, dans un seul sens, et c’est tout ce qu’ils ont le droit d’échanger.

Ce n’est ni un oubli ni une limite technique. C’est écrit, et c’était voulu : deux institutions que personne ne contrôle valent mieux qu’une seule que quelqu’un finirait par contrôler.

Se tenir au Carrefour

Comme toute rencontre entre des mondes, cela demande une certaine adaptation.

Les six dimensions n’y fusionnent pas : elles se superposent. Chacune y apporte sa gravité, son air, sa lumière et sa température, et aucune ne cède. On n’y pèse pas son poids, on n’y respire pas tout à fait son air, et les six ne se sont jamais accordés sur l’heure qu’il est.

Au Carrefour, on compte les nuits. Aucune horloge n’y a jamais tenu, et ce n’est pas un problème technique : chaque dimension tient à sa manière de voir le temps et cherche à faire triompher la sienne sur les autres. Résultat, il n’y a pas de temps commun même si cela était beaucoup plus simple, évitait des accidents et favorisait le commerce. On espère qu’un jour les espèces s’accorderont…

En attendant, le voyageur parle en mois et en années — celles de sa dimension, qui ne concordent avec aucune autre. L’aubergiste l’écoute poliment, puis retourne compter ses nuits, seule unité de base qui l’intéresse.

Les chambres

La superposition a un usage. Dans un volume clos, on peut décider laquelle des six dimensions l’emporte, caractéristique par caractéristique : l’atmosphère, la gravité, la température. Une chambre n’est rien d’autre : une boîte où l’on a choisi les conditions qui règnent.

Deux conséquences. On ne peux pas modifier les conditions d’une chambre occupée. Et il n’existe rien entre les valeurs : chaque caractéristique prend l’une de celles que les six dimensions proposent uniquement. Le tiède n’existe pas au Carrefour!

Les six dimensions

Dimension Ce qu’on en dit
Salaria des plaines de sel ; la première économie du Carrefour
Boucania volcanique, bruyante, très fière d’elle-même
Hylée une forêt qui couvre le monde entier
Nimbe des archipels flottants et beaucoup de brume
Noctambulie une nuit permanente ; prisée des insomniaques
Tesselle entièrement pavée, et on ne sait pas par qui

Les espèces

Cinq espèces fréquentent couramment le Carrefour. Chaque espèce a besoin de conditions particulières afin de pouvoir survivre une nuit à l’Auberge du Carrefour.

Ce ne sont pas des préférences. Un Ondin sous gravité normale s’effondre. Un Pyrophore dans une chambre tempérée se cristallise. C’est une question de survie.

Chaque espèce a aussi son régime. Le Quidam fait exception : il mange tout, et se sert donc dans deux réserves plutôt qu’une. L’aubergiste en pense du mal, pour des raisons qui apparaîtront dans sa comptabilité.

Espèce Atmosphère Gravité Température Régime
Quidam Standard Normale Tempérée Omnivore
Pyrophore Standard Normale Chaude Carné
Plantagenêt Humide Normale Chaude Végétal
Ondin Humide Légère Froide Végétal
Menhir Standard Lourde Froide Minéral

Les trois caractéristiques sont indépendantes. Un Plantagenêt et un Ondin mangent tous deux du végétal, mais ne partageront jamais une chambre : l’un veut de la gravité normale, l’autre de la gravité légère.

⚠️ L’espèce d’un voyageur et sa dimension d’origine n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Un monde entier offre assez de climats et de reliefs pour qu’on y trouve un coin vivable, quelle que soit son espèce. Le Carrefour, lui, n’offre aucun coin : il est partout sous l’effet combiné des six.

Le relevé d’existence

Aucune dimension ne laisse entrer quelqu’un sur parole. Tout voyageur porte un relevé d’existence, délivré par sa dimension d’origine : un numéro d’existence, un nom, une espèce, une masse en kilogrammes, et la dimension où il devra retourner.

Le numéro est ce qui identifie le voyageur partout. Les noms ne servent qu’à s’adresser aux gens poliment.

Qui vient au Carrefour

Le Carrefour est le seul endroit commun à la fois pour la diplomatie et le commerce.

Les négociants arrivent chargés et repartent chargés. Ils ont toujours une échéance, et voient chaque nuit passée ici comme une perte sèche. Ils ne sont pas venus pour rencontrer pour socialiser et essayer de mieux connaitre l’autre.

Les ambassadeurs y sont en poste. Chaque dimension entretient une délégation permanente, puisque c’est le seul endroit où les six peuvent se parler : tout ce qui se règle encore entre elles se règle ici, et tout ce qui ne se règle plus s’y enlise. On relève les ambassadeurs régulièrement, avant qu’ils n’oublient les leurs et subissent les effets de la rencontre multi-dimensionnelle.

Les mandatés voyagent sur ordre : inspections, relèves de poste, transferts. Ils ne se plaignent jamais.

Les emportés n’ont rien demandé. Les raccords ne sont pas parfaitement étanches, et il leur arrive de happer ce qui passe trop près. Ils arrivent sans bagage et sans monnaie.

Les quatre dorment sous le même toit et mangent dans la même salle. C’était l’intention.

Il est aussi possible de revenir plusieurs fois au Carrefour dans sa vie. Le Carrefour ne tient pas de compte de fidélité : chaque venue recommence à zéro, et personne n’y voit d’injustice sauf ceux qui reviennent souvent.

Pourquoi on ne reste pas

Aucun corps n’est prévu pour six dimensions à la fois. À rester, on s’y perd : lentement, sans douleur, on cesse d’appartenir à sa dimension d’origine, on oublie les siens, et une grande solitude s’installe sans qu’on l’ait vue venir.

D’où l’usage, au Consulat, de faire parfois passer d’abord ceux qui attendent depuis le plus longtemps.

Comment on repart

Un passage consiste à faire admettre un corps dans une dimension. On nomme cela un passage.

Ce sont les dimensions qui décident

Le premier article du Traité veut que le Carrefour n’appartienne à personne. Mais ce sont les dimensions qui décident qui elles laissent entrer. Le Consulat n’a aucun pouvoir de décision : il ne fait qu’appliquer les règles d’entrée que les dimensions déposent.

Ce sont ses règles d’entrée (pour quitter le Carrefour). Elles se déposent au Consulat par la délégation, sans préavis, sans négociation et sans justification. Le consul les enregistre et les applique.

Droits de passage

Un droit de passage est facturé pour pouvoir entrer dans une dimension. Il est payé au Consulat, qui le reverse à la dimension d’arrivée.

Malheureusement, cela a pour effet de laisser pour compte des malheureux emportés sans argent coincés dans le Carrefour. C’est pourquoi certaines dimensions ne demandent pas de tarif et d’autres remboursent les frais une fois de retour en fonction des capacités de paiements. Mais cela ne relève pas du Consul !

Ce qu’on mange

Rien ne pousse au Carrefour : il faudrait un sol, et il y en a six qui se contredisent.

Tout arrive donc par livraison, et par trois filières qui n’ont jamais eu de raison de se parler. Le végétal vient d’Hylée et se gâte vite. Le carné vient de Boucania et tient un peu mieux. Le minéral vient de Tesselle et se conserve très longtemps.

L’argent

Six monnaies ont circulé ici simultanément, une fois. Le Traité a depuis statué sur une monnaie de compte unique, la pièce.

Qui paie dépend de qui l’on est. Les négociants paient eux-mêmes, et cher, parce qu’ils tiennent à ce que cela se voie. Les ambassadeurs sont logés aux frais de leur dimension. Les mandatés relèvent d’une convention signée jadis, moyenne, et dont personne ne démordra. Les emportés n’ont rien : leur dimension d’origine couvre le nécessaire, avec un retard qui fait partie du folklore.